Ann Hallenberg, l’électrique

Refonte et mise-à-jour d’un ancien portrait de 2006, publié sur Forumopera.com

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Karina Gauvin, style rocaille

Portrait publié sur Forum Opera.

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Richard Croft, le noble éclat du tourment

Article publié sur Forum Opéra.

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Nathalie Stutzmann, l’ombrageuse

Portrait publié sur Forum Opera.

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Maria Laura Martorana, la colorature martiale

Maria Laura Martorana, ce nom ne parle qu’aux amateurs de musique baroque italienne les plus acharnés à découvrir des œuvres rares du XVIIIème siècle, et si je dis acharné, c’est que la dame s’est souvent produite accompagnée d’orchestres d’excellence régionale pour ne pas dire de seconde zone et entourée de chanteurs qui croient pouvoir débuter aisément une carrière en couinant des rôles virtuoses où ils ne souffrent d’aucune comparaison… puisque l’opéra n’a jamais été rejoué depuis sa création. La découverte de cette chanteuse est donc semée d’embuches. Mais avant de continuer, écoutez là :

C’est Clément qui m’avait fait découvrir cet air à la terrasse d’un café; lui avait eu le courage de passer les 30 premières minutes de l’enregistrement pirate de mauvaise qualité, quand je vous dis que c’est une chanteuse qui se mérite. Alors oui l’orchestre est un peu laborieux, et on se demande d’entrée si on ira au-delà de la première partie de l’aria. Mais cette onde des violons typique de Porpora, et l’allant de cette voix retiennent : la récompense pour les amateurs de sensation fortes vient dans le dacapo avec ses aigus aussi puissants que stratosphériques.

Le charme de cette voix ne vient pas de sa pureté comme c’est souvent le cas pour les sopranos coloratures : ici l’aigu est puissant, affirmé, percutant mais pas toujours très propre, et souvent très strident, sans compter un vibratello très audible. Ces excès de vaillance vocale pas toujours très harmonieux pourront en gêner plus d’un : mais cette témérité n’ignore pas les graves et la technique est loin d’être hasardeuse, elle a même a parfois de ces curiosités délicieuses qui la rapprochent d’Ewa Malas-Godlewska. J’ai toujours eu beaucoup d’attachement pour ces chanteurs qui n’escamotent pas les difficultés et affrontent la partition avec la même détermination que le personnage son destin. Maria Laura Martonara a cette tension quasi martiale dans la voix qui fait toujours craindre pour l’issue du combat et rend fascinant son triomphe. Revers de la médaille, dans les airs alanguis ou élégiaques, le charme opère beaucoup moins, et lorsque la voix fatigue on entend davantage le medium ingrat. Alors bienvenue dans le monde métallique des opéras baroques interprétés sur instruments modernes, à des diapasons masochistes, vous n’entrez pas ici pour vous relaxer. J’appelle de tous mes vœux un directeur d’opéra ou un grand chef d’orchestre à lui permettre de chanter ailleurs qu’en Italie et avec des orchestres plus à la hauteur de son talent.

Coté discographie: on pourra commencer par le beau Il Mondo alla rovescia de Salieri où elle reprend notamment le grand air de Semele dans l’Europa Riconosciuta (mais en plus difficile!!) et bénéficie d’une vraie direction baroque avec Sardelli à la baguette.  Ensuite I Guiochi d’Agrigento de Paisiello la trouve très en forme et investie avec deux grands airs qui mêlent emportements dramatiques et vocalises tantôt échevelées tantôt piquées qu’elle exécute avec aplomb impressionnant. Lo sposo di tre e il marito di nessuno n’et pas une partition très intéressante mais son premier air vaut le détour. L’Achille in Sciro de Sarro bénéficie d’un orchestre plus idoine dirigé par Sardelli encore mais ses airs sont moins intéressants que dans l’I guiochi et l’excitation doit souvent attendre le da capo. Dans la Proserpine de Paisiello, elle chante dans un français compréhensible (sauf hors du medium) une belle Cérés dont la fureur manque de soutien à l’orchestre mais qui ne demande qu’à épancher ses accents angoissés et rageurs. On évitera son récital de cantates de Porpora qui est à peu près ce qui lui convient le moins, beaucoup de morceaux élégiaques et très centraux accompagnée par un orchestre chétif; idem pour l’Ottone in villa de Vivaldi où elle chante la séductrice Cleonilla alors que les tourments de Caio ou Tullia lui auraient mieux convenu, et puis l’orchestre est bien sage. On trouve aussi une Flûte enchantée  en italien où elle chante la première dame.

Morceaux choisis

 

Et pour les amateurs de Waldo de Los Rios

http://www.marialauramartorana.com

Sa chaine Youtube

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Romelia Lichtenstein, l’humilité triomphante

Gloire soit rendue au label CPO qui, non content de publier presque uniquement des œuvres rarissimes, permet parfois de révéler des chanteurs qui restent incompréhensiblement confinés en Allemagne. C’est le cas de Romelia Lichtenstein, chanteuse bulgare habituée du festival Handel de Halle, dont le génie explosa dans le Giob de Dittersdorf dirigé par Hermann Max. Une fois de plus, c’est n’est pas une voix d’hédoniste, mais j’ai un faible pour ces voix au premier abord ingrates que transcende l’art du chanteur (le paradigme de ce genre de voix étant sans doute Maria Callas). Et dans le cas de Romelia, force est de reconnaitre que l’émission semble impure et que le medium sone désagréablement. Ce n’est donc pas un hasard si son plus beau rôle est celui de Zara, la femme de Giob, celle qui n’a pas la foi, dont l’aigreur la rive au sol, or tout dans sa voix signale l’angoisse de cette humilité, ici déguisée du cynisme de la vocalise. J’aimerai beaucoup l’entendre en salle pour savoir si l’impact est le même qu’au disque, si la résonance des aigus triomphe autant.

Là où elle me plait moins, c’est conséquemment dans les épanchements languissants ou les douces mélodies : on peut l’entendre dans Casta Diva ou Lucia sur son site, mais cela ne me convainc pas : ce n’est pas une question de tessiture car elle possède clairement une étendue impressionnante dans le grave comme dans l’aigu, ni une question de technique (si toutes les Lucia de province pouvaient avoir cette tenue…), mais bien une question de timbre et de tempérament, elle n’est pas crédible en jeune vierge, c’est une voix qui en sait trop, déjà arrachée à l’innocence, vieille bien qu’en pleine santé. Idem pour son ange Raphaël dans Il Ritorno di Tobia de Haydn, le phrasé est souverain mais les vocalises n’inspirent pas l’espérance, et l’ange semble être privé d’ailes.

Coté discographie, on ne trouve plus son Tolomeo où elle chantait Elisa, on doit donc se contenter du DVD d’Admeto et du superbe Giob de Dittersdorf.

  • Dittersdorf, Giob


    Outre que l’oeuvre est une splendeur injustement oubliée à la hauteur des plus beaux oratorios de Mozart ou de Haydn, que l’orchestre est dirigé avec élégance et force, et que les autres chanteurs font tous du très bon coulot (bon ok, un contre-ténor pas idéal), l’acquisition de ce disque se justifie rien que pour la prestation de notre héroïne du jour, qui passe des élans de ferveur, à la folie puis la douceur maternelle avant de devenir furie railleuse. Ecoutez la façon merveilleusement délicate qu’elle a de piquer les aigus dans le premier air, une élévation immédiatement contrariée par des graves terrestres. Le second air vient après sa crise d’angoisse à la recherche de ses enfants, et ses longs aigus strident qui meurent dans un souffle sur le mot “crudelta” sonnent comme une blessure qui continue de s’épancher. Dans le troisième air enfin, la foi l’a définitivement quittée, la scansion de l’orchestre évoque un rire pusillanime, et les aigus ne sont plus ceux de l’élévation mais de l’hystérie, et dans sa façon de répéter “e follia” on entend l’angoisse sourde de l’être privé d’espérance, on retrouve alors les graves dans le canto di sbalzo; et pourtant on arrive pas à mépriser cette femme qui tente de ramener à la raison un fou de Dieu. A l’époque des Lumière, Zara ne pouvait pas être une simple mégère mécréante.

 

  • Handel, Admeto
    La compression audio de Youtube étouffe beaucoup la richesse harmonique de sa voix dans cet extrait, mais quelle expressivité! Là où beaucoup se contentent d’enchaîner les vocalises le plus proprement possible ou, au contraire, noient leurs lacunes dans l’expressionnisme débridé, elle bats cette musique et ces mots sans jamais les maltraiter. Quelles merveilles elle doit faire dans les rôles de magicienne chez le même compositeur! Le reste de la distribution est hélas bien moins extraordinaire et cet opéra attends toujours sa version de référence.
  • Hasse, Sant’Elena al Calvario
    Un bel oratorio de Hasse avec quelques airs très inspirés, même si ce compositeur brille davantage dans le seria. Sainte Hélène est une sainte d’origine modeste qui, archéologue avant l’heure, découvrit la croix du calvaire du Christ. C’est une sainte qui creuse le sol avec ses mains, encore l’humilité. Elle fût aussi la mère de l’empereur Constantin. Hasse illustre bien la puissante sérénité de cette sainte qui n’a rien d’éthéré et semble vouloir affronter la souffrance qui habite encore le lieu, ici aussi les vocalises servent la dialectique entre le ciel et la terre.

http://www.romelia-lichtenstein.de/

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Anna Bonitatibus, la cantante regale

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Reprise et mise à jour d’un article publié en 2006.

Anna Bonitatibus est pour moi une des plus grandes mezzo baroques qui mériterait autant de reconnaissance qu’une Bartoli: sa tessiture est plus large, son enthousiasme identique, sa technique aussi affûtée et sa curiosité constante comme le prouve son dernier disque. Le petit plus de Sainte Bonita, c’est sa noblesse d’expression: Sainte Cecilia est très plébéienne dans ses élans d’affection (et c’est ce qui la rend attachante), tandis qu’ici le port de tête est vraiment royal sans pour autant perdre en chaleur. Je suis aussi très touché par son léger vibratello dans les aigus, encore ma perversion pour les stridences qui tendent la ligne sans jamais la rompre.

Cet extrait est assez emblématique: un talent sans pareil pour faire entendre des tubes d’une autre oreille, une voix rigoureuse et sachant néanmoins très bien vocaliser sur de grandes étendues et surtout une densité expressive peu commune qui sait très bien se passer des vocalises et qui fait tout son charme dans le répertoire du XVIIème par exemple.

Alors je ne comprends toujours pas pourquoi, elle reste assez rare sur scène en France, et pourquoi elle n’y est invitée que par les chefs d’orchestre et pas par les directeurs d’opéra. Ces dix dernières années, Pido lui donnait Cherubino et Zerlina (franchement sous-employée), Minkowski Niclkausse et Il Piacere, Christie Ottavia et Didone (Cavalli), Curtis une Elisa (Handel), une petite messe solennelle en passant et je crois que c’est tout, alors que Munich, Lausanne ou Vienne l’invitent régulièrement. Personne pour lui proposer de donner son nouveau récital en concert, pour lui faire chanter ne serait-ce que du Rossini (même une Cenerentola ou une Italiana, voire un Barbiere!)? Donc 8 ans après mon premier article, je me réemploie à souligner tout son talent.

Coté actualité, elle reprendra la production triomphale de l’Orfeo de Monteverdi par David Bösch l’été prochain à Munich, et abordera entre temps Tancredi de Rossini avec Dantone à Lausanne et L’Italienne in Alger à Vienne.

Morceaux choisis

  • Pergolesi, L’Olimpiade

Ottavio Dantone fut l’un des premiers chefs à lui donner des rôles à sa mesure, à commencer par ce stupéfiant Licida qui permit aussi de révéler quel compositeur magistral d’opéra Pergolesi fut. Tous ses airs sont mémorables, que ce soit par leur virtuosité échevelée avec des écarts terrifiants ou par leur douce mélancolie (mon “Mentre dormi” favori), le tout servi dans un italien forcément aristocratique.

  • Pergolesi, Il Flaminio

On ne change pas une équipe qui gagne: cette fois-ci Dantone lui confie un petit rôle dans ce délicieux opéra pastoral de Pergolesi, et décide de booster son air principal à sa mesure. On obtient ainsi une sorte d’archétype d’air belliqueux, si fulminant qu’il en effraie presque sa monture!

  • Cimarosa, L’Olimpiade

Ici encore, un compositeur dont on ne joue qu’une seule et même oeuvre alors qu’il y a tant de merveilles qui restent cachées. Cimarosa ayant sacrifié Licida au profit de Megacle et de sa compagne dans son adaptation du livret de Metastase, Bonitatibus y chante Megacle (crée par le castrat Marchesi). La couleur du timbre souffre parfois des écarts surhumains que Cimarosa a écrit (faut bien chipoter), mais alors qui saura se lancer dans le plus difficile “Superbo di me stesso” que je connaisse avec autant de panache et de témérité?! D’autant que Marcon est à la baguette et que Ciofi lui donne la réplique (à Bonitatibus, pas à la baguette! oui je sais c’est pas drôle), ce qui nous vaut un duo final époustouflant (et dont les vocalises ressemblent étrangement à celles du duo Aspasie-Sifare dans le Mitridate de Mozart).

  • Handel, Agrippina

Même avec un son franchement pourri, l’effet est bœuf… et non ce n’est pas une référence à la mise-en-scène.

  • Handel, Giulio Cesare

Marc Minkowski est aussi un chef qui l’invite régulièrement. Ici à Zürich en 2005 aux cotés de Bartoli, elle chante Sesto de façon poignante ni trop adolescente ni trop testostéronnée. Toute la noblesse du fils torturé de Pompeo s’illustre ici dans la difficulté qu’elle semble avoir à rester dans le registre grave. Elle reprendra le rôle avec René Jacobs en 2008, mais sa direction semble la mettre moins à l’aise.

  • Handel, Il Trionfo del Tempo e del Disinganno

 Alors même qu’elle n’était pas au top de sa forme ce soir là (comparez son “Come nube” avec celui de l’Agrippina de Zurich deux ans plus tard), sa prestation reste d’anthologie. J’avais fait une critique complète du concert ici. Le long silence entre la fin du “Lascia la spina” et les applaudissements est du à la main bienveillante de Minko qui imposa au public de refréner son contentement.

  • Rossini, Il Barbiere di Siviglia

Qui n’a pas marre d’entendre cette cavatine de Rosine? Eh bien cette vidéo m’a fait retrouver du plaisir à cet air, c’est chanté avec tant de puissance, de raffinement et de verve que l’on est très loin des espiègles de commande ou des viragos enrubannées.

  • Rossini, La Cenerentola

Comme pour sa Rosina, elle décape le rôle, mais ici la mariée est presque trop aristocratique et brillante pour être crédible en timide et humble Cendrillon, donc une Angelina plus impressionnante qu’attendrissante. 

  • Verdi, Requiem

Hors de son répertoire habituel mais épaulée par un maître (Diego Fasolis), elle se révèle étonnante dans cette partition habituellement dévolue à des mezzos que Wagner titille. On y gagne une clarté d’élocution précieuse dans ces mots lourds de sens, et toute la tension expressive que les baroqueux peuvent apporter à ce répertoire, sans pour autant céder en ampleur.

  • Mozart, Mitridate

Ce rôle flatte sa science des contrastes, son étendue, sa vocalise à toute épreuve et son expression dramatique, tout juste pourrait-on lui reprocher un manque de liquidité dans certains passage. J’aime toujours autant la direction de Bolton dans Mozart, mais hélas son entourage est souvent dépassé par la partition et vire parfois dans l’expressionnisme hors-style pour compenser.

  • Monteverdi, L’Orfeo

Tout comme l’autre grande messagère de ce Siècle qu’est Sara Mingardo, elle chante cet air avec une densité émotionnelle qui se traduit par une saturation permanente du son, comme si la stridence des pleureuses donnait son énergie à ce chant. Les passages de contrition, lorsque les pleurs étouffent la voix et l’empêchent de sonner sont suivis de déversements d’autant plus puissants qu’ils étaient retenus. Elle arrive et repart sans grandiloquence et pourtant sa plainte résonne effroyablement.

Discographie

Pour commencer son dernier disque consacré au personnage de Semiramide de Caldara à Rossini est évidemment immanquable. Elle a écumé les bibliothèques d’Europe à la recherche d’opéras oubliés portant sur cette reine qui a fasciné plus d’un compositeur, et qui convient bien sur parfaitement à son tempérament. Le disque est splendidement documenté et vous fera découvrir des compositeurs rares des 18 et 19ème siècles comme Bernasconi ou Nasolini, ainsi qu’une version inédite du célèbre “Bel raggio lusinghier” de Rossini. On regrettera simplement un orchestre manquant un peu de pulpe mais pas d’allant, et une usure de la voix qui commence à poindre par le vibrato dans les moments les plus exigeants ou dans des raideurs sur les aigus. N’empêche que l’air pastoral de Traetta vous trottera longuement en tête, celui de Bernasconi est un des plus beaux exemples de lamentation délicieusement mélodique, les airs du tournant du siècle ne s’éclipsent pas devant le Rossini (les vocalises de l’air de Nasolini rappellent même celles du duo Rosina-Figaro “Dunque io son” chez Rossini… un an plus tard) et illustrent les échanges d’influence entre la France et l’Italie (Catel, Meyerbeer et Garcia). Seule déception, l’air de Handel/Vinci prit de façon étonnement lente et pesante. Ses deux autres récitals consacrés aux mélodies de Rossini et aux arias de Haydn sont aussi très recommandables même si leurs programmes sont plus habituels.

Pour les intégrales, le Tolomeo de Handel est un must de toute discothèque baroque: l’oeuvre est une collection d’airs champêtres ou désespérés du meilleur Handel, et tous les chanteurs sont d’une telle excellence qu’on en oublie complètement la pesanteur de l’orchestre.

Hélas la Deidamia du même compositeur n’a pas eu cette chance, mais ce que Bonitatibus fait d’Ulysse reste stupéfiant.

Je n’ai pas adoré son interprétation dans la très belle Andromeda liberata, car je trouve le rôle vraiment trop grave pour elle (il y faut un vrai contralto: Mijanovic au concert y était suprême); je ne goûte vraiment pas la musique de Mayr et sa Ginevra ne fait pas exception. Quand aux Orazi e Curiazi de Cimarosa, elle est hélas trop mal entourée pour que le disque vaille le coup.

Pour les DVD, sa Didone de Cavalli est à recommander à qui n’a pas peur des mise-en-scène contemplatives et des orchestres réduits à leur plus simple expression, elle y est évidemment souveraine. Tout comme dans L’Incoronazione di Poppea qui souffre des mêmes options d’interprétation à mon goût. A l’inverse, l’Ercole Amante est une oeuvre moins séduisante de Cavalli, mais mise-en-scène et orchestre rutilent, dommage que son rôle soit si réduit. Enfin je la trouve un peu trop noble pour jouer Dorabella, cela tient sans doute aussi à l’orchestre très martial, et bien sur c’est loin d’être indigne mais dès son “Smanie implacabile”, on y croit tellement que l’on ne sent pas l’exagération comique.

De ses premiers disques on retiendra surtout le joli Lettere amorose de Scarlatti: Curtis est bien meilleur dans ces morceaux assez courts que dans les grands opera seria dont il est souvent incapable de soutenir le dramatisme, l’orchestre reste cependant assez pauvre en harmonique. Les pièces pour clavecin sont splendides, Ciofi ferait pleurer les pierres et notre Bonita est toujours aussi dramatique, mordante, pertinente et émouvante: en un mot c’est boulversifiant! Les duetto d’ Ottavia restituta al trono et de Tolomeo e Alessandro sont à la hauteur de ce que les deux dames font dans L’Olimpiade de Cimarosa. Le Tamerlano (sorti également) en DVD ne vaut que pour son Irene dont elle ne fait qu’une bouchée mais double. On trouve aussi sur youtube des extraits de son Asteria dans le même opéra en tout début de carrière alors qu’elle était soprano, mais cette voix manquait clairement de naturel (et l’orchestre est assez épais). Pour la même raison je déconseille la Griselda de Vivaldi où elle chante Roberto.

Son site web: http://www.annabonitatibus.com avec sa discographie complète.

Son compte twitter: @AnnaBonitatibus

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Roberta Invernizzi, l’étoile

Reprise et mise à jour d’un article paru en 2008 ici (discographie) et ici (les live). Je fusionne ces deux articles, pour tenter d’embrasser la carrière de la dame, ce qui n’est pas simple. 

C’est sans doute la plus grande soprano baroque vivante, de Monteverdi à Haydn, rien ne lui résiste: son timbre est pourtant assez diaphane, voir un peu mince et lisse, et ce qui rend sa voix unique c’est bien son sens inouï de la coloration, des aigus fulgurants qui planent de façon immédiatement reconnaissable, une virtuosité à tout épreuve, un grave qui s’est affirmé avec le temps sans aucun poitrinage disgracieux et surtout une délicatesse dans le phrasé, des accents poignants, un art de dynamiser le verbe par l’esprit qui n’appartient qu’à elle. En concert cette attitude sereine, ce geste posé, élégant et néanmoins percutant la subliment davantage encore. Si l’on ajoute que la discographie de la dame est immense, on s’étonne que son talent soit si rare sur nos scènes françaises et qu’elle demeure si peu connue du grand public, alors qu’elle est un vrai mythe pour la plupart des baroqueux. Pour lui chercher des défauts, on peut dire que son français et son allemand sont vraiment exotiques et qu’avec les années, le medium grisonne et mets plus de temps à se chauffer, ce qui ternit un peu le début de  ses prestations récentes.

Roberta-Invernizzi-Irene-de-la-Selva

L’ambition de cet article est de recenser l’exhaustivité des témoignages sonores la concernant aussi bien les disques (dans ce cas un lien vers amazon.fr le signale) que les live captés par la radio (signalés par le lieu et la date du concert). Ne serait-ce que pour la discographie cela n’avait jamais été fait à ma connaissance. Je ne commente que le peu de disques que j’ai pu écouté soigneusement (et parfois des amis blogueurs prennent le relai) et les commentaires extérieurs sont naturellement les bienvenus. Comme d’habitude, je graisse ce qu’il me semble prioritaire d’écouter pour découvrir ses qualités.

  • Ariosti, La Fede nei tradimenti – Biondi (Vienne, Montpellier et Cracovie 2011)
  • Bach JS
    Passion selon Saint Jean – Fasolis
    Messe en si – Fasolis
    – Magnificat & Cantates – Fasolis
  • Badia, La Fuite en Egypte – Florio
  • Battiferri, Vola de Libano – Mencobani
  • Boccherini, Stabat mater – L’Archibudelli
  • Bononcini B., Amor non vuol diffidenza – Jais (Zürich 2012)
  • Buxtehude, Membra Jesu nostri – Fasolis
  • Caldara, La Maddalena ai piedi di Cristo – Dantone (2014)
    http://www.youtube.com/watch?v=34PRpyjbGQ4
  • Campra, Gli Stragli d’Amore – Bonizzoni
    Joli disque d’ariettes pas inoubliables mais divertissantes.
  • Cavalli, La Statira – Florio
    Superbe disque: oeuvre très émouvante, même pour moi qui ai du mal à me laisser emporter par cette musique; Florio est un chef très attentif à la précision et à la plenitude du son, ainsi qu’au soutient de ses chanteurs, indispensable dans ce genre d’oeuvre très dramatique. Evidemment tous les chanteurs ne sont pas aussi excellents qu’Invernizzi, Florio tournant souvent avec son équipe de chanteurs méritants et très honnêtes mais à qui il manque souvent une voix plus impressionante. Si comme moi vous avez du mal avec ce repertoire, la lecture du livret à l’écoute me semble indispensable, sans cela (et à moins que vous ne compreniez parfaitement l’italien), vous louperez tout ce qui fait le charme de l’interprétation d’Invernizzi qui donne ici constemment dans la nuance et l’intention délicate.

La Lucrezia & autres cantates – Retablo barocco
Floridante – Curtis

Te Deum & Dixit dominus – Fasolis
Il Trionfo del Tempo e del Disinganno (Belleza) – deMarchi & Antonini (Cracovie 2013)
– Il Trionfo del Tempo e del Disinganno (Piacere) – Spering
Une splendeur incomparable, le “Lascia la spina”, de très beaux airs du Piacere mais le rôle est trop grave pour elle, et le ratage du “Come nembo” est total: problèmes de respiration, vocalises mécaniques et survolées, il n’y aura même pas de da capo. En plus de la tessiture du rôle (que seule un mezzo colorature possède: Ernman, Bartoli, Hallenberg…), je pense qu’elle a du mal à suivre Spering, chef à la baguette parfois trop vive et qui la soutient mal (elle a le même problème dans Il Ritorno di Tobia avec le même chef dont la vitesse la force à survoler certaines vocalises).
Aci, Galatea e Polifemo – Bonizzoni
Ca c’est indispensable! Invernizzi au firmament aussi bien avec des tubes rafraîchissants comme “Qui l’augel”, même si on peu trouver des trilles plus exacts et moins coincés aujourd’hui, ça pétille comme un diabolo-menthe avec une point d’amertume. Et que dire de cette mort bouleversante.


Cantates italiennes – Retablo barocco
– & Mozart – Timotheus (Alexander’s Feast) – Harnoncourt
Rodrigo – Curtis
– & Caldara – Carmelite Vespers – deMarchi
– Agrippina – Curtis (Madrid 2009)
La Resurezzione – Harnoncourt (Vienne 2011) & Biondi (Cremona 2009)

– Rinaldo – Dantone (Milan 2005 & Cracovie 2009)
Même si elle sait sortir les griffes, je préfère les Armida plus retorses et calibrée avec un grave plus sauvage.
– Terpsichore – Katschner (Potsdam 2005)
– Arias & duets – avec Jaroussky – Immerseel (Lübeck 2010)
– Laudate pueri – Parrott (??)
– Arias – ? (Mantova 2009)

  • Haydn, Il Ritorno di Tobia – Spering
    Une très belle version d’une des plus belles oeuvres vocales de Haydn: Hallenberg est boulversante, Karthaüser un peu absente et Invernizzi souffre parfois d’une direction très rapide qui donne quelques vocalises un peu survolées mais le rôle de l’ange est de loin le plus difficile du point de vue de la virtuosité, avec des écarts de tessitures importants et des vocalises aussi précises qu’abondantes. Bref ce n’est pas parfait, mais cela reste d’excellente facture.
  • d’India, Sivlio e Dorinda – Curtis
  • Jommelli
    Don Trastullo – Florio
    Veni creator spiritus – Florio
    (Frédéric) Le CD Jommeli-Porpora etc est une petite merveille que j’ai acheté juste après l’Olimpiade tellement Invernizzi m’a plu. Ell y est époustouflante de virtuosité dans le Motet de Jomelli comme dans la cantate qui suit. (Clément) J’ai ce Veni creator spiritu, c’est par ce disque que je l’ai découverte. J’avais aimé, sans être époustouflé, à l’époque. C’était les premières publications de Florio et de la collection Tesori di Napoli. Je l’ai réécouté il y a peu : elle est expressive et pleine d’esprit, jolie voix, moins appuyée dans le grave qu’aujourd’hui, ce n’est pas encore aussi personnel qu’à la “maturité” disons, mais très plaisant. C’est une cantate de Sabatino qui la met le plus en avant. Il y a du reste une chaconne de Jommelli que je trouve magnifique, sur ce disque, et que Florio reprenait dans ses concerts avec Ciofi (Cimarosa, Di Majo, Piccinni…).
  • Latilla
    – La Finta cameriera – Florio
    – Don Calatione – Florio (??)
  • Legrenzi, La Morte del cor penitente – Sonatori de la gioiosa marca
  • Lotti, La Vita caduca – Curtis
  • de Majo, Gesu sotto il peso della croce – Biondi
    (Clément) C’est une très belle œuvre, et Invernizzi y chante une Vierge magnifique de noblesse douloureuse et véhémente. Sa façon de rendre expressifs les ornements de son air “Sul doloroso monte” est poignante. J’ajoute que Cirillo est vocalement très à l’aise dans le mezzo de Maddalena, et que Carlo Allemano est comme souvent étonnant d’éloquence.
  • Monteverdi
    A voce sola con sinfonie – Rasi
    – Intégrale des duos (I et II) – Curtis
    Vespro della beata Vergine – Alessandrini
    Orfeo – Garrido
    Orfeo – Alessandrini
    – Orfeo – Dantone (Cremona ?)
    – L’Incoronazione di Poppea – Alessandrini (Bordeaux 2009)
  • Mozart
    – Requiem – Fasolis
    – Regina caeli & Davide penitente – Harnoncourt (Graz)
    Pas la peine de se lecher les babines, Harnoncourt lui a confié le rôle de second soprano, elle ne chante donc que des airs mineurs où elle est sous employée, dommage, même si Hartelius fait du très bon boulot par ailleurs.
    – Airs de concert – Polastri (London 2010)
  • Paisiello
    Pulcinella vendicato – Florio
    Annibale in Torino – Dantone (Turin 2007)
    Une oeuvre fabuleuse servie par un cast époustouflant et une grande scène dramatico-vocalisante pour Roberta! Tout est là pour servir son art: un récitatif ardent et contrasté, des envolées fulgurantes dans l’aigu qui viennent s’échouer dans le grave et une tension dramatique paroxystique.

    Passionne di Gesu Cristo – Fasolis
    (Carlupin) Rien que pour Roberta, il faut y faire une petite halte. Cela suppose évidemment de voir à travers la jaquette, peu engageante ! Les airs dévolus à Pietro la mettent vraiment en valeur, car généralement l’orchestre est discret et ne fait que ponctuer ses interventions. Ces parties très douces demandent une grande souplesse et un art du verbe auxquels le soprano s’atelle avec un bonheur évident. Son dernier air “Se a librarsi in mezzo all’onde” tranche significativement par sa vivacité et sa voltige. Là encore, c’est un sans faute, on est proche de la jouissance ! Il semble parfois que les couleurs du médium disparaissent pour ne laisser agir que son grave rageur et son aigu transperçant. L’oeuvre, bien que fort belle et inventive, n’est pas souvent convaincante. La pompe de la plupart des airs s’accorde mal à l’intimité de la scène relatée par Métastase. L’air que j’évoque juste au-dessus est un exemple parfait. Malgré son titre, il ne décrit absolument pas le tumulte de la tempête, mais l’enfant qui apprend à nager. Pourtant, tout l’attirail de l’aria di tempesta répond présent, depuis les volutes aux cordes jusqu’aux cors, en passant par toutes les pirouettes et les sauts d’octave à la voix… Sur le même texte, Caldara était plus attentif, à défaut d’être excitant. A écouter donc, en oubliant le livret. En plus, personne ne démérite dans cette version, bien au contraire.

  • Perez, Mattutino di morte – Prandi
  • Pergolesi
    – Il Flaminio – Dantone (Beaune)
    Très bon, elle fait montre ici de toute l’expérience qu’elle a acquise auprès de Florio dans l’interprétation d’intermezzi et d’opera buffa; la partition expose donc plus ses talents d’actrice que de virtuose.
    – Salve Regina & Stabat Mater – Fentross (Amsterdam 2009)
    Salve Regina & Stabat Mater – Dantone
    – Salve Regina – Fasolis (Ascona 2013)
    – Cantates – Antonini (Salzburg 2011)
  • Piccini
    – & Sachini, Arias – Florio
    Dans le bel espace de l’Orangerie où le son est lent à mourrir, devant la statut équestre de Louis XIV, Antonio Florio nous proposait ce beau programme sur deux italiens à la cour de Louis XVI alliant (un peu trop!) de morceaux musicaux de Piccini et Sachini à des airs (pas assez!) d’opéra chantés par Roberta Invernizzi. La qualité de l’orchestre n’est plus à démontrer, c’est d’un rare équilibre sans jamais être trop sage, cela sonne remarquablement surtout ainsi réverbéré par les hautes voutes, mais… il faut bien reconnaitre que je me lasse vite de cette musique assez répétitive, surtout quand cela se fait au détriment des airs. Quitte à avoir Invernizzi, autant lui faire chanter un peu plus que quatre airs, bordel! D’autant qu’elle n’était pas vraiment à son aise. Le premier air tiré de Didon est un air de demi-caractère sans grand intérêt, le second est plus interessant mais malheureusement le français d’Invernizzi (je lui ai enfin trouvé un défaut!) est trop vocal, les consonnes se noient dans les voyelles et l’opulence de sa voix, sans compter que la réverbération du lieu n’aide guère à la compréhension du texte. Ce défaut entache aussi la grande scène dramatique d’Oedipe à Colonne, le sentiment y est, mais on reste toujours en retrait faute de comprendre ce qui se passe. Heureusement le “Son regina” de Didone la retrouve dans toute sa gloire: dans sa langue maternelle, sa prosodie retrouve tout son naturel et sa voix se libère avec une aisance souveraine qui culmine dans une cadence délirante, le tout surclassant de loin la version plus sage qu’elle avait donnée à la Villette en 2003 quand Florio avait joué l’opéra en entier.
    – Didone abbandonata – Florio (Paris)
    Encore une résurrection: de très beaux airs, mais Piccini n’est pas mon compositeur favori à cette époque et j’ai du mal à écouter le tout continument, toute cette luxuriance est finalement assez lassante, d’autant que le plateau assez sage n’aide pas forcément.
  • Pistocchi, Il Narciso – Wessel (Köln 2011)
  • Porpora,
    – Dorindo, dormi ancor – Velardi
    Toute jeunette, on la sent assez hésitante surtout dans le grave qui sonne encore sourd, et les vocalises sont un peu scolaires, mais déjà l’aigu est brillant et sa prosodie reconnaissable.
    – Arianna in Nasso – Alessandrini (Beaune 1995)
  • Provenzale
    Mottetti – Florio
    La Colomba ferita – Florio
    Vespro – Florio
  • Purcell, St Cecilia & Funeral of Queen Mary – Fasolis
  • Rossi, Madrigals: Straziami pur amor – Curtis
  • Salieri, La Passion di Gesu Cristo – Dantone (Torino 2011)
  • Scarlatti A.
    La Santissima Trinita – Biondi
    Une très bonne façon de découvrir la musique d’Alessandro Scarlatti: la distribution est brillante et, cela n’arrive pas si souvent au disque, Invernizzi n’est pas seule à briller, puisqu’elle est accompagnée de Gens et de Genaux; Biondi dirige l’oeuvre d’une façon alerte et toujours un peu sèche mais qui convient très bien à ce débat théologique en musique tout de même bien plus séduisant qu’une somme de Saint Thomas!
    La Santissima Annunziata – Biondi (Cracovie & Paris 2008)
    Absolument boulversant! Elle a parfaitement compris que toute la force de la musique de Scarlatti était dans la retenue et l’impact dramatique. Sa vierge est donc extrêmement digne, aussi humble que puissante au milieu de ces allégories. Son air final, angoissé, conscient, chaotique et franc est à l’image de toute cette prestation hallucinante (je mets ici un extrait du live de Cracovie à la prise de son plus proche de la réalité en salle que celle de Paris).

    – La Vergine dei dolori – Alessandrini (Vienne, Paris 2005 & Cracovie 2008)
    Elle y chante St Jean aux cotés de la vierge de Prina, c’est forécement superbe. Scarlatti est définitivement l’un des compositeurs qui lui sied le mieux.
    Davidis Pugna et Victoria – deMarchi
    Carlo, re d’Allemagna – Biondi
    Un Scarlatti comme on les aime, très contrasté, passant du martial à l’éploré, des trompettes et timbales à la voix seule concertant avec un instrument sur une mélodie qu’on a l’impression de connaitre tant elle sonne “naturelle”. Les emportements de Biondi que l’on peut déplorer ailleurs sont ici parfaitement à leur place et dynamisent cette succession d’airs cours et de récitatifs véhéments.
    – Colpa, Pentimento e Grazia – Schneider (Halle 2008)
    – Venere, Adone e Amore – Jais (Zürich 2012)
  • Scarlatti D., Tolomeo e Alessandro – Curtis
    Le fils Scarlatti est loin d’égaler son père de mon point de vue, mais rien que pour elle, ce disque vaut le coup d’y jeter un coup d’oreille. Ma critique du concert ici.
  • Steffani, Orlando generoso – Lohr
  • Stradella
    Moro per amore – Velardi
    Esule dalle sfere – Velardi
    Lo Schiavo liberato – Velardi
  • Veracini, Adriano in Siria – Biondi (Wien 2014)
    Assez déçu par ce compositeur que beaucoup présentent comme l’une des gloires injustement oubliées du siècle, or je trouve que si les ritournelles sont très belles et font saliver son écriture pour la voix est vraiment maladroite et donc frustrante. Cela dit Invernizzi ne rencontre aucune difficulté et on peut admirer ici aussi ses aigus élyséens ou sa sérénité si touchante.
  • Vinci
    Le Zite ‘n galera – Florio
    – & Leo, L’opera buffa – Florio
    Cantates et intermezzi – Florio
    De jolies pieces notemment une en espagnol (Addios!), un programme intéressant sur les passerelles entre l’Italie napolitaine et l’Espagne, mais on reste un peu sur notre faim: les intermezzi même brillamment interprétés, c’est tout de même toujours un peu la même chose, et Invernizzi ne chante (superbement) qu’une seule cantate, la seconde est confiée à un contralto de second ordre.
  • Vivaldi
    Motezuma – Curtis
    Vous n’avez aucune excuse pour ne toujours pas connaître ce disque! Non seulement l’oeuvre est magnifique, mais c’est le plus beau disque de Curtis qui semble ici se réveiller de sa mollesse habituelle et enfin la distribution est époustouflante dans les airs comme dans les récitatifs qu’on a rarement entendu si investis pour un opera seria. Pour ne parler que d’Invernizzi, elle campe une Teutile cristalline qui ne semble s’incarner que dans la souffrance, c’est absolument prodigieux, elle semble se dépasser elle même à chaque air, cette musique lui semble si naturelle qu’elle réussi ce petit miracle que seules de rares monstres sacrés réussissent: chanter avec le même naturel que celui de la parole. Sans doute le meilleur disque pour la découvrir. Avec Sardelli à Cracovie en 2013 elle chantait cette fois-ci Asprano, mais l’orchestre n’est vraiment pas très bon et elle-même un peu dépassé par ce rôle à l’écriture virtuose à la fois très précise et martiale.

L’Olimpiade – Alessandrini
Superbo di me stesso! Comme beaucoup c’est avec ce Megacle que je la découvrais; ce premier opéra de l’édition Naïve est une franche réussite. Je n’ai jamais entendu ailleurs qu’avec Alessandrini une telle homogénéité de l’orchestre qui semble constemment nimbé dans la basse continue comme Venise dans la brume, une direction très dix-septiemiste donc d’une douceur parfois torrentielle (Quel destrier, E troppo spietato, Gemo in un punto…). Outre le glorieux Megacle de notre héroïne du jour dont l’italien est un pur rêve, on notera la présence de la superbe et ténébreuse Mingardo en Licida (que je découvrais aussi et à qui je dois d’avoir choisi ce pseudonyme) et de la non moins marquante Prina (encore une découverte avec ce disque qui est décidemment celui de bien des révélations). En plus ce livret est un des plus réussis et connu de Metastase, donc vous ne pouvez pas passer à coté.

Vespri per l’Assunzione di Maria Vergine – Alessandrini
Un disque indispensable mais pas forcément pour elle: pour les oeuvres absolument, pour Alessandrini aussi, pour Mingardo surtout qui signe les plus beaux Nisi Dominus et Salve Regina de la discographie à mon humble avis, pour Bertagnolli aussi qui chante un très réussi Laudate pueri même si ce n’est pas le meilleur que l’on connaisse. A Invernizzi ne reviennent finalement que des parties d’ensembles qui sonnent comme de luxueuses transitions entre les pièces les plus célèbres. Ses apparitions sont néanmoins remarquables, notemment un superbe Ascende laeta.

Dixit Dominus (+ 3 psaulmes de Galuppi) – Kopp
SuperGarfield:  Ce disque possède l’intérêt d’être un inédit Vivaldien, un troisième Dixit découvert, très beau, très semblable à celui enregistré par Alessandrini chez Naïve. Cependant, Kopp ne semble pas très familier de cette musique, et c’est un peu trop mesuré. L’approche un peu trop lisse pour convaincre pleinement, et le choeur n’est pas très incisif. Les solistes sont très bons, particulièrement Mingardo, Invernizzi et Agnew, très suprenant d’agilité et de phrasé dans le “Dominus a dextris tuis”, réplique quasiment complète de la 1ere section du fameux air “Alma Oppressa” de la Fida Ninfa). Les psaumes de Galuppi sont intéressants également, de vastes dimensions et de facture assez impressionnante (beaucoup d’alternances choeur-solistes au sein d’un même morceau). A connaître pour l’intérêt de l’inédit.
La Silvia – Bezzina
Une des premières réssurections d’opéra de Vivaldi que l’on doit au pionnier Bezzina: l’oeuvre est agréable et champêtre, mais n’était Invernizzi, on oublierait bien vite ce que l’on entend, l’orchestre assez hésitant ou les autres chanteurs assez éffacés.
– Cantates (I et II) – Concerto vago
Ces deux disques ne sont plus disponibles dans le commerce; je ne connais que le premier volume. Il souffre malheureusement d’un accompagnement extrêmement réduit qui, à force de jouer à fond la carte du madrigal, rend toutes ces pièces rares assez interchangeables. Invernizzi a beau y mettre tout le soin qu’on lui connait, c’est très beau mais guère marquant faut de caractérisation d’ensemble suffisante.
Gloria & Magnificat – Gubert
Arias – Bonizzoni
Superbe récital: même si les airs les plus purement virtuoses (Tito Manlio) voient ses vocalises mécanisées et détimbrées (il y a 10 ans elle y aurait été sans égal), les airs plus théâtraux lui vont comme un gant. On regrettera simplement l’accompagnement orchestral très alerte mais un peu maigre (10 musiciens et une grosse réverbération ne suffisent hélas pas dans ce répertoire). N’empêche que des airs splendides qui l’ont vu en difficulté en live, lui réussissent parfaitement ici.

Ottone in villa – Antonini
Bon on ne va pas se mentir, on aurait préféré qu’elle chanta Caio et non Tullia. Maintenant elle chante quand même un des plus beaux airs de Vivaldi, le splendide “Misero spirto mio” qui fait alterner des phrases éplorées avec des morceaux de vocalises acérées, justement ce qui la met en difficulté aujourd’hui. Le reste du disque est assez décevant, notamment parce que le chef d’orchestre qui excelle dans l’animation de certains airs vifs peine à mettre en lumière la structure générale de l’oeuvre qui sonne très morcelée. Donc on se tournera vers son récital Vivaldi mentionné plus haut pour l’entendre chanter Caio et vers le récital Vivaldi de Kozena pour entendre cet air parfaitement chanté et accompagné.
Juditha Triumphans – Fasolis
Ce live est devenu pour moi la version de référence de ce chef d’oeuvre de Vivaldi, supplantant l’excellente version deMarchi parue chez Naïve: Fasolis et ses Barochisti sont stupéfiants et ont réussi à renouveler ma perception d’airs que je pensais connaître par cœur, bref idéal et grisant. Tout le plateau est proche de la perfection à commencer par la Juditha ténébreuse de Mingardo, Laurens est étonnante et Custer enthousiasmante. Invernizzi est un Vagaus à la tessiture plus réduite que celle de la toujours vaillante Comparato dans les rôles d’adolescent (disque Naïve) et contrairement à cette dernière n’arrive pas à laisser deviner la moustache juvénile du jeune écuyer, mais elle fait preuve d’une facilité époustouflante dans la virtuosité presque crâneuse, à l’image de l’assurance du jeune homme, et ainsi épaulée par Fasolis, on ne peut qu’applaudir le résultat d’une musicalité qui touche à l’évidence.

Motets – Bonizzoni (Cracovie)
L’exubérance à fleur de peau de Vivaldi lui va décidément comme un gant: lors de concert elle a chanté Sum in medio tempestatum, O qui caeli et In turbato mare irato. En plus de souligner que ce ne sont pas les plus évidents (diantre!), je ne peux que m’incliner devant son interprétation volcanique qui hisse ce concert au rang de référence; sans compter l’excellent accompagnement de Bonizzoni.

– Ercole sul Termodonte – Biondi (Vienne & Paris 2009)
J’avais vraiment pas adoré: la direction de Biondi est lourde, pleine de maniérismes et déstabilise les chanteurs, voire les couvre. Invernizzi a des airs redoutables à chanter, notamment un “Da due venti il mar turbato” où elle court après l’orchestre, bâcle son canto di sbalzo et sort des aigus vraiment disgracieux. Pour l’entendre dans toute sa gloire dans ce même air, je recommande chaudement son récital Vivaldi.
– La Fida ninfa – Spinosi (Cracovie 2010)
La première Fida ninfa de Spinosi était vraiment prometteuse et touchante, le disque le voyait déjà verser dans l’hystérie, avec cette troisième il malmène encore plus un opéra vénitien qui devrait être un enchantement harmonique permanent et est transformé en concours de vitesse napolitain vidant tous les airs de leur substance. Tout comme dans l’Ercole par Biondi, Invernizzi est constamment bousculée.
– La Senna festeggiante – Bolton (London 2006)
– Tito Manlio – Dantone (Cracovie 2012)
Trop tard hélas, les airs purement virtuoses de Lucio la dépassent et même si elle y met toute son énergie, ces airs de parade ne pardonnent rien. Reste tout de même le très beau “Non ti lusinghe” dans lequel elle en fait presque trop. Sa version de ce même air dans son récital Vivaldi est plus touchante car plus retenue.

  • Ziani, Assalone punito – Curtis
  • DIVERS
    Lo Monteverde Voltato A Lo Napolitano – Florio
    – Salon napolitain – Caramiello
    Donne barocche – Bizzarie Armoniche
    Récital consacré ici à des “compositrices” du XVIIème et XVIIIème siècles. J’ai un peu du mal à parler de la qualité des morceaux présentés ici étant peu familier de ce répertoire, mais voilà un disque que j’écoute avec  beaucoup de plaisir, même si l’ensemble qui l’accompagne me semble parfois un peu trop mériter son nom (Bizzarie armoniche).
    La Vendetta – Bizzarie Armoniche
    O dolce vita mia – Rasi
    Voria che tu cantasse una canzione – Rasi
    La Notte d’amore – Curtis
    Non e tempo d’aspettare – Rasi
    La bella piu bella – Marchitelli
    Amore e morte dell’Amore – avec Sonia Prina – Pianca
    I viaggi di Faustina – Florio
    Un beau recueil d’airs rares pour cette forme de récital hommage à un grand chanteur baroque dorénavant à la mode. Les airs écrits pour Faustina sont parfois un peu graves pour elle et présentent souvent des vocalises très rapides dans lesquelles elle manque de pulpe aujourd’hui. De plus, (comme souvent pour ces récitals) les instrumentistes ne sont pas assez nombreux pour rendre justice à ces airs, qui dès lors se ressemblent un peu tous. Au final rien d’indigne, mais rien de mémorable non plus.
    – Pergolesi, Leo & Jommelli – Pièces sacrées – Curtis (Paris 2011)
    – Pergolesi, Vivaldi & Handel – Arias – Dantone (Schwetzingen 2010)

    – Apparition dans le documentaire Gesualdo. Death for Five Voices de Werner Herzog (1995)
    – Apparition dans le documentaire Handel, maitre du baroque de Ulrich Meyszies (2011)

Si vous connaissez un disque non mentionné dans cette liste, n’hésitez pas à le signaler!

Vous n’en avez pas assez? Alors une chaine Youtube pour vous rassasier: Roberta Triumphans.

 ATTENTION: forte récompense à qui trouvera des enregistrement de ces concerts:

– Handel, La Partenope – Florio (Paris)
– Handel, Silla – Biondi (2004)
– Handel, Arminio – Curtis (Padova 2000)
– Hasse, Sant’Elena al Calvario – Biondi (Salzburg)
– Handel, Amadigi – Beaune
– Handel , Amadigi – Dantone (Versailles 2014)
– Vivaldi, In Furore – Alessandrini (Paris)
– Pergolesi, L’Olimpiade – Dantone (Beaune)

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Inga Kalna, le brasier

Inga Kalna, ossia le brasier

Lorsque René Jacobs publia sa vision de Rinaldo au disque, ce n’est pas tant le discutable rôle-titre ou les choix d’interprétations toujours aussi visibles qui m’impressionnèrent le plus, mais son Armida : une actrice dont l’incandescence semblait justifier l’intensité vocale, j’imaginai difficilement qu’elle put simplement parler tant le chant semblait son expression naturelle.

Cet alliage fait toute la puissance d’Inga Kalna, soprano lettone que les baroqueux ont sorti de sa routine dixneuvièmiste à l’opéra de Riga. Routine dans laquelle je trouve d’ailleurs sa voix bien trop tranchante et l’aigu abîmé par le volume, l’ingratitude métallique du timbre n’en ressort que plus. Puisque j’aime utiliser des comparaisons pour décrire une voix, celle qui me vient immédiatement à l’esprit la concernant, c’est un brasier : au repos, c’est une lumière uniforme mais intense, au fort pouvoir de fascination, une ardeur cachée sous la cendre, et l’on sent bien qu’il suffit d’un souffle ou d’une émotion plus emportée pour que la flamme surgisse; on comprends alors l’importance du tisonnier-chef d’orchestre pour ce tempérament, et il n’est finalement pas étonnant que René Jacobs ai rendu possible ses plus belles interprétations. La dame est cependant trop rare en dehors du giron de son protecteur, et il fallait bien un autre excessif comme Marc Minkowski pour lui confier récemment Lucio Cinna à Salzbourg. On ne trouve que trop peu de témoignages de son talent sur Youtube et j’ai du y uploader une grosse moitié des airs présentés ci-dessous. Je vous laisse apprécier ses emportements, ses aigus chauffés à blanc comme des crépitements, et sa façon de ciseler ses vocalises telle une flamme qui s’étiole.

Morceaux choisis

  • Handel, Rinaldo

Un Armida dont les aigus sont autant de morsures et les graves, témoins de sa fatale faiblesse.

  • Handel, Radamisto

On devrait lui faire chanter tout Handel, tellement elle y est affûtée.

  • Vivaldi, Motezuma

Tout ses airs valent le détour et pas uniquement pour ces vocalises acérées qu’elle exécute avec un allant stupéfiant. Le reste du disque est par ailleurs très recommandable, un des meilleurs Vivaldi dirigé par un Curtis en grande forme avec des interprêtes de premier choix.

  • Mozart, Le Nozze di Figaro

(on remarquera aussi la Susanna débutante alors)

  • Handel, Samson

Reconnaissez que ça change des rossignols qu’on y entend d’habitude: on a là une vraie femme israélite et pas une adolescente timide.

  • Handel, Alcina

Je me souviens avoir été emballé par son interprétation du rôle à Garnier (quelques semaines après ce live de Vienne), j’en avais fait la critique ici, hélas le chef d’orchestre et sa direction épileptique gâchent un peu le plaisir, sauf dans cet air qui justement illustre une lente crise d’épilepsie. Je sais que Minkowski l’a finalement dirigée dans le rôle alors qu’elle remplaçait Harteros malade, mais hélas aucune captation n’existe à ma connaissance.

  • Handel, Serse

Bon le point d’orgue à la fin est assez “hors style” comme on dit, mais je n’avais jamais entendu un tel déchaînement dans cet air, sans pour autant dérailler; nul doute que le poison mentionné est assez corrosif et déversé en torrent!

  • Mozart, Idomeneo

Autant son dernier air dans cet opéra me laisse un peu sur ma faim, autant celui-ci est un modèle de perfection: ces ralentis dans le récitatif initial, comme si Elettra retenait encore ses mots et sa rage, pour finalement verser peu à peu dans la folie après le “piu non resisto”, écoutez sa façon de lancer les “pieta” et de syncoper ses phrases, elle semble haleter avec l’orchestre.

  • Mozart, Lucio Silla

On peut ne pas aimer les déluges orchestrés par Minkowski dans Mozart (moi j’adore!), mais le personnage qui lui fait face n’en est que plus mis en valeur. Ici sa voix est trop violente pour signifier les lendemains qui chantent, et l’on peut préférer des timbres plus doux comme celui d’Yvonne Kenny ou des chanteuses à la ligne plus épurée comme Henriette Bonde-Hansen, mais je trouve que cela introduit directement dans le drame. Je n’ai pas vu la mise-en-scène mais j’espère qu’ils ont joué la dessus, personne ne croit en l’entendant que tout va bien se passer, surtout quand les montées dans l’aigu sont aussi furieuses!

  • Naumann, Cora och Alonso

Naumann fait partie des grands compositeurs oubliés du 18ème siècle (son Aci e Galatea est aussi sublime, sorti au disque); Jacobs s’y était brièvement intéressé avec ce concert mais n’a hélas jamais enregistré l’oeuvre, reste donc ce live et dans cet air final, on entend bien, il me semble, la façon dont elle fait crépiter sa voix. C’est la version traduite en allemand et non l’original en suédois qui est ici chanté.

  • Rameau, Platée

Déjà la qualité du français: chapeau! Dans ce rôle on entend souvent des sopranos qui n’ont pas le bagage technique et le masque sous des enflures stylistiques censés excuser les notes approximatives, comme si la folie autorisait à chanter n’importe comment, alors qu’ici tout les délires sont parfaitement maîtrisés et elle ne s’écarte de sa ligne de chant que temporairement pour l’effet comique avant d’y revenir: la folie se signale dans la musique et non dans le simple jeu. Et bien sur ici la rugosité de son timbre fait merveille.

  • Rossini, Il Turco in Italia

On se situe ici à la limite de son répertoire, là où le volume nécessaire pour dépasser l’orchestre commence à souligner l’aigreur de ses aigus. Cela dit rien que pour son entrain et l’élan de son chant, je l’aime beaucoup dans cet air et si certains aigus sont ici peu phonogéniques, je suis sûr qu’en salle, leur effet devait être saisissant.

  • Donizetti, Maria Stuarda

Bon là on a franchit une ligne, et faut aimer les combats à l’acide, mais entre Pendatschenska et elle les affrontements ne manquent pas de dramatisme :o)

 Discographie

Et ben y en a pas, ou si peu. A coté du Rinaldo et du Motezuma cités plus haut, quelques disques de jeunesse produits en Lettonie, et une Flûte enchantée avec Jacobs où elle chante la première dame… qui n’est pas franchement le genre de rôle de prima donna qu’elle mérite.

Son site web http://www.ingakalna.com/ pas à jour mais avec plein d’autres extraits (et non les morceaux entiers hélas) musicaux notamment dans Hindemith, Verdi (le trille final du “Caro nome” est d’une précision délirante), Puccini et Donizetti.

Son répertoire : http://operabase.com/a/Inga_Kalna/7313

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Max-Emmanuel Cencic, ossia il Maxou

 

© Photo: Julian Laidig

Reprise et mise à jour d’un précédent article daté de 2009
 
Maxou c’est un peu mon contre-ténor favori: non seulement il fait partie de ce club restreint de contre-ténors capables d’assumer la virtuosité des rôles de castrat héroïque (c’est à dire sans escamoter tous les graves et en étant crédible virilement, loin de ces voix angéliques qui se transforment en cris de petits garçons), mais en plus il se place au sommet de ce club par l’homogénéité de ses registres graves et aigus et par l’originalité de son timbre qui fait de lui une de ces voix “rares” que le XVIIIème siècle appréciait tant. Et le spectacle n’est pas que vocal: ah ce look! on en pense ce que l’on veut, mais cela fait du bien pendant les versions de concert, de voir arriver un mec au style assumé et constamment renouvelé (à chaque disque sa coupe de cheveux) capable de soutenir l’attention à coté des toilettes luxueuses de ces dames et au milieu de ces messieurs au costard trop large. Ajoutez à cela un investissement théâtral fort, un sens du mot prodigieux, un soin d’exécution remarquable et une musicalité forgée depuis l’enfance, on comprend ma pâmoison. Pour les délires vocalisant, on peut certes lui préférer Franco Fagioli, plus assuré dans les extrêmes, mais Cencic garde ma préférence pour le velours du timbre.

Je vais m’intéresser ici à sa carrière de contre-ténor et non de sopraniste au sein des Petits Chanteurs de Vienne, goûtant peu ce type de voix; je passe donc sous silence l’abondante discographie de cette période (1987-1995) faite de musique sacrée, de lieders, de rôles pour enfant et d’airs d’opéras bidouillés. Ne feront exception à la règle qu’un Demofoonte de Jommelli capté en 1995 qui laissent déjà percevoir les qualité du futur chanteur et ce, deux ans avant qu’il ne décide de se retirer de la scène pour travailler sa voix. A son retour en 2001, la voix est métamorphosée et l’on découvre un contre-ténor qui fera date dans l’histoire de cette technique.

Mise-à-jour 2014: bon là dessus j’ai eu le nez creux puisque non content d’être un excellent chanteur, il s’est lancé dans une entreprise de redécouverte d’opéras baroques oubliés via sa boite de production Parnassus Arts qu’il dirige avec son mari. Premier coup de maître, l’Artaserse de Vinci, et il en fallait de l’energie pour faire croire que l’on pouvait remplir des salles avec un compositeur inconnu sans passer par le récital ni s’appeler Bartoli. Ce spectacle que seul l’opéra de Nancy avait eu l’audace de soutenir est finalement remonté régulièrement et aura permis de faire exploser le talent de Franco Fagioli, jusque là connu des seuls afficionados du baroque. Suivirent un historique Alessandro de Handel et un plus contestable Tamerlano. Prochains rendez-vous de cette initiative, Siroe in Persia de Hasse (dont il signe aussi la mise-en-scène) et Catone in Utica de Vinci; encore une fois aucune maison parisienne pour les accueillir, donc heureusement que l’opéra de Versailles croit en eux. Son actualité est essentiellement constitué des tournées de ces différents opéras ainsi que de ces récitals consacrés au baroque vénitien et à la musique de Hasse. On pourra aussi l’entendre au Théâtre des Champs-Elysées pour un gala de contre-ténors autour d’un programme que l’on peut supposer inédit.

 


Morceaux choisis

  • Scarlatti D., Cantate “Da me si t’allontana”

Cencic s’est d’abord fait connaitre en tant que contre-ténor par une série de disques consacrés aux cantates de Caldara, Vivaldi et Domenico Scarlatti. On entends bien ici que ce n’était pas alors un simple débutant, ne serait-ce que par l’ambitus de la voix, il était sans doute l’un des seuls contre-ténor alors à poitriner ses graves avec autant d’élégance. Avec un joli t-shirt qui se fonds bien sur la tapisserie et des collègues très concernées, cela fait une vidéo très bourgeoiso-queer, la marque est lancée! Et ce n’est qu’une des vidéos que vous trouverez sur le DVD qui accompagne le disque.

  • Vivaldi, Andromeda liberata

C’était je crois sa première intégrale au disque et cela n’est pas passé inaperçu, notamment grâce à cet air (le seul de Vivaldi dans ce pasticcio) où il démontre tout ce qu’une voix profonde peut apporter à ces lamenti souvent chasse gardée des contre-ténors sopranos.

  • Handel, Giulio Cesare

A Gênes en 2007, on donnait le Giulio Cesare le plus trépidant que je connaisse: malgré (ou peut-être grâce) le bidouillage de la partition et les instruments modernes, Fasolis dirige cela comme jamais et j’ai déjà dit tout le bien que je pensais de Prina dans le rôle titre. Cencic est plus à sa place ici qu’en Sesto (Lausanne 2008): Tolomeo n’est plus du tout la folle tordue que l’on nous chante souvent, et ce grâce à des graves bien présents et à un sens du style évident qui ne sacrifie rien à la qualité du jeu. Le “Stille amare” importé du Tolomeo confère enfin une vraie mort à ce personnage, Cencic y est aussi planant que palpitant.

  • Jomelli, Demofoonte

A Schwetzingen en 1995, tout jeune sopraniste et peu de temps avant sa pause, Maxou chantait un rôle à un seul air mais pas des moindres: “Non odi consiglio”. Parfaitement accompagné par Bernius dont Jommelli est le compositeur de prédilection, il fait déjà preuve d’un emportement remarquable n’hésitant à poitriner lourdement pour réaliser le canto di sbalzo, les registres graves et aigus sont encore clairement dissociés mais la réalisation est déjà d’une assurance rare pour un sopraniste.

  •  Vivaldi, Orlando Furioso

Même si Spinosi semble plus pressé que jamais, fourvoyant Mijanovic dans le rôle titre, c’est la seule occasion d’entendre Cencic dans ce rôle ou brille habituellement Jaroussky. Les deux visions sont d’égal intérêt, tout dépend donc du gout de chacun: si l’on préfère les contre ténors étherés et angéliques on ira voir Phiphi, si l’on est plus porté à une expression plus douloureuse, non moins sublimée mais moins affectée de la souffrance, on ira voir Maxou. Le dernier air le met cependant en sérieuse difficulté.

 

  • Handel, Rinaldo

Des grands Rinaldo contre-ténors, je n’en connais pas… à part Cencic, et peut-être Fagioli bientôt. Ici encore accompagné superbement par Fasolis, il donne le meilleur de lui-même alors que l’on aurait pu craindre que ces airs échevelés le pousse à choisir entre vélocité et couleur.

  • Handel, Teseo

En live, à la fin d’un autre opéra à pyrotechnie de Handel, Cencic prouve que sa voix tient la route hors des studios.

Discographie

Parmi ses nombreux récitals, j’ai une tendresse particulière pour le second consacré aux cantates de Scarlatti, cela date un peu pour l’accompagnement vraiment maigrichon, mais la voix possède alors des couleurs moirées qu’il a un peu perdu par la suite au profit d’une plus grande virtuosité.

Ensuite il ne faut pas manquer son disque hommage à Hasse: objectif affiché lors de la sortie, vous convaincre que Hasse est rock; c’est en tout cas un récital à la hauteur de ce compositeur injustement négligé alors qu’il était considéré comme l’égal de Handel de son vivant (au point que l’on ne sait plus bien qui des deux a été appelé le “Caro Sassone” en premier); l’accompagnement de Petrou est comme toujours superlatif. Dans la même veine, le récital intitulé Venezia regorge aussi de contrastes et de découvertes.


Chanter du Hasse en short, ça tue!

Dernier récital que je recommande, celui consacré à Handel. Le disque s’intitule Mezzo-soprano, c’est déjà un étendard: il clame haut et fort que la voix de contre-ténor peut-être autre chose que soprano, et que l’on peut être homme et mezzo. A coté d’airs connus qui lui font affronter la mémoire des plus grand(e)s sans rougir, on trouve des airs d’Arianna in Creta ou du Parnasso in Festa, qui sont des raretés car parmi les plus difficiles qu’Handel ait jamais écrits. Par ailleurs, la comparaison entre ce qu’il fait des airs de Serse ici et 10 ans plus tôt (avant son interruption de carrière) est assez instructive sur les années de travail nécessaire pour que ce genre de voix puisse pleinement s’épanouir.

Dans les intégrales: le Faramondo de Handel m’avait fait un choc lors de sa sortie, tirant l’opéra hors de la seconde zone dans lequel les musicologues le rangeaient, ici encore Diego Fasolis n’y était pas pour rien. Autre grande réussite, l’Allessandro de Handel, en tout point parfait et qui confirme le talent de Petrou à la tête de son orchestre Armonia Atenea. En revanche le réçent Tamerlano souligne les difficultés de Minasi à soutenir la tension sur 3 heures, mais l’opéra est sans doute le plus difficile à écouter de Handel hors de la scène, restent Cencic, Gauvin et deSabata qui en font de toute façon la version de référence. N’oublions pas le déjà mentionné Andromeda liberata, superbe pasticcio de Vivaldi et ses amis, une des plus belles réussite du chef Andrea Marcon.

L’Ezio de Gluck est à ce jour la meilleure intégrale d’un opera seria de Gluck, dirigé par un Curtis plus dynamique qu’à l’accoutumé et accompagné par de royales Prina et Hallenberg (ma critique du concert). Il a d’ailleurs enregistré deux fois cet opéra mais la première version le voit mal entouré.

Si vous en voulez plus, son disque Rossini est un pari risqué avec la même ambition. Le trucage du disque permet une performance qui serait certes moins assurée dans une salle de concert et si l’on a les délires vocaux de Horne dans les oreilles on pourra être déçu. Vous aimerez si vous cherchez dans Rossini autre chose que de la pyrotechnie vocale, c’est à dire un style châtié, un traitement de cette musique qui prends conscience de la portée de chaque note loin de toute conception générique et routinière. Sans compter que l’accompagnement d’Hoffstetter est dans la même veine, rappelant tout ce que les baroqueux peuvent apporter à cette musique.


Tout le concert est d’ailleurs très recommandable, de Handel à Offenbach en passant par Donizetti, et des annonces de programmes hautes en couleurs.

Enfin il existe deux DVD de L’Incoronazione di Poppea de Monteverdi: à Madrid il chante Ottone, à Lille Nerone. Il est aussi bon dans les deux rôles mais l’entourage fait clairement pencher pour Lille (on perd Bonitatibus mais on gagne Hallenberg, une mise-en-scène sans excès de carton pâte, un orchestre plus charnu et une Yoncheva en pleine ascension).

Le Sant’Alessio de Landi m’avait ennuyé par sa longueur et son étirement contemplatif, il faut dire que Christie est particulièrement mou là dedans. La mise-en-scène constitue par contre un des plus beaux spectacles de Lazar, et Cencic campe une épouse à la douleur mariale prodigieuse, l’androgynie de sa voix et le débit assez lent de la partition lui permettent de raffiner à l’extrême et, de fait, de porter l’illusion théâtrale à un point rarement atteint dans la musique du XVIIème.

Le Rodrigo de Handel par Lopez-Banzo est bien moins réussi que son Amadigi pour la même maison, et Cencic n’y brille que par un air de tempête certes entraînant mais assez conventionnel au dernier acte (ma critique du concert). Je ne partage pas l’enthousiasme général pour le Farnace de Vivaldi, sans doute est-ce du à la version retenue (la dernière parmi les 3) que je trouve vraiment faite de bric et de broc, et peut-être à la direction (seule fois où j’ai été déçu par Fasolis); son “Gelido in ogni vena” est cependant superbe. Le DVD et le CD de l’Artaserse valent surtout pour l’orchestre et Fagioli, les airs dévolus à Cencic n’étant pas les plus marquants. Il chante à peine dans le mauvais Fernando de Handel.

Enfin citons: ses récitals Vivaldi, Caldara et Scarlatti I récemment réunis, mais moins aboutis que le Scarlatti II et des duetti avec Jaroussky, un peu trop prout-prout pour moi.

Un peu de dix-neuvieme décalé pour conclure: du Strauss et du Offenbach, extension du domaine de la glotte!

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