Max-Emmanuel Cencic, ossia il Maxou

 

© Photo: Julian Laidig

Reprise et mise à jour d’un précédent article daté de 2009
 
Maxou c’est un peu mon contre-ténor favori: non seulement il fait partie de ce club restreint de contre-ténors capables d’assumer la virtuosité des rôles de castrat héroïque (c’est à dire sans escamoter tous les graves et en étant crédible virilement, loin de ces voix angéliques qui se transforment en cris de petits garçons), mais en plus il se place au sommet de ce club par l’homogénéité de ses registres graves et aigus et par l’originalité de son timbre qui fait de lui une de ces voix “rares” que le XVIIIème siècle appréciait tant. Et le spectacle n’est pas que vocal: ah ce look! on en pense ce que l’on veut, mais cela fait du bien pendant les versions de concert, de voir arriver un mec au style assumé et constamment renouvelé (à chaque disque sa coupe de cheveux) capable de soutenir l’attention à coté des toilettes luxueuses de ces dames et au milieu de ces messieurs au costard trop large. Ajoutez à cela un investissement théâtral fort, un sens du mot prodigieux, un soin d’exécution remarquable et une musicalité forgée depuis l’enfance, on comprend ma pâmoison. Pour les délires vocalisant, on peut certes lui préférer Franco Fagioli, plus assuré dans les extrêmes, mais Cencic garde ma préférence pour le velours du timbre.

Je vais m’intéresser ici à sa carrière de contre-ténor et non de sopraniste au sein des Petits Chanteurs de Vienne, goûtant peu ce type de voix; je passe donc sous silence l’abondante discographie de cette période (1987-1995) faite de musique sacrée, de lieders, de rôles pour enfant et d’airs d’opéras bidouillés. Ne feront exception à la règle qu’un Demofoonte de Jommelli capté en 1995 qui laissent déjà percevoir les qualité du futur chanteur et ce, deux ans avant qu’il ne décide de se retirer de la scène pour travailler sa voix. A son retour en 2001, la voix est métamorphosée et l’on découvre un contre-ténor qui fera date dans l’histoire de cette technique.

Mise-à-jour 2014: bon là dessus j’ai eu le nez creux puisque non content d’être un excellent chanteur, il s’est lancé dans une entreprise de redécouverte d’opéras baroques oubliés via sa boite de production Parnassus Arts qu’il dirige avec son mari. Premier coup de maître, l’Artaserse de Vinci, et il en fallait de l’energie pour faire croire que l’on pouvait remplir des salles avec un compositeur inconnu sans passer par le récital ni s’appeler Bartoli. Ce spectacle que seul l’opéra de Nancy avait eu l’audace de soutenir est finalement remonté régulièrement et aura permis de faire exploser le talent de Franco Fagioli, jusque là connu des seuls afficionados du baroque. Suivirent un historique Alessandro de Handel et un plus contestable Tamerlano. Prochains rendez-vous de cette initiative, Siroe in Persia de Hasse (dont il signe aussi la mise-en-scène) et Catone in Utica de Vinci; encore une fois aucune maison parisienne pour les accueillir, donc heureusement que l’opéra de Versailles croit en eux. Son actualité est essentiellement constitué des tournées de ces différents opéras ainsi que de ces récitals consacrés au baroque vénitien et à la musique de Hasse. On pourra aussi l’entendre au Théâtre des Champs-Elysées pour un gala de contre-ténors autour d’un programme que l’on peut supposer inédit.

 


Morceaux choisis

  • Scarlatti D., Cantate “Da me si t’allontana”

Cencic s’est d’abord fait connaitre en tant que contre-ténor par une série de disques consacrés aux cantates de Caldara, Vivaldi et Domenico Scarlatti. On entends bien ici que ce n’était pas alors un simple débutant, ne serait-ce que par l’ambitus de la voix, il était sans doute l’un des seuls contre-ténor alors à poitriner ses graves avec autant d’élégance. Avec un joli t-shirt qui se fonds bien sur la tapisserie et des collègues très concernées, cela fait une vidéo très bourgeoiso-queer, la marque est lancée! Et ce n’est qu’une des vidéos que vous trouverez sur le DVD qui accompagne le disque.

  • Vivaldi, Andromeda liberata

C’était je crois sa première intégrale au disque et cela n’est pas passé inaperçu, notamment grâce à cet air (le seul de Vivaldi dans ce pasticcio) où il démontre tout ce qu’une voix profonde peut apporter à ces lamenti souvent chasse gardée des contre-ténors sopranos.

  • Handel, Giulio Cesare

A Gênes en 2007, on donnait le Giulio Cesare le plus trépidant que je connaisse: malgré (ou peut-être grâce) le bidouillage de la partition et les instruments modernes, Fasolis dirige cela comme jamais et j’ai déjà dit tout le bien que je pensais de Prina dans le rôle titre. Cencic est plus à sa place ici qu’en Sesto (Lausanne 2008): Tolomeo n’est plus du tout la folle tordue que l’on nous chante souvent, et ce grâce à des graves bien présents et à un sens du style évident qui ne sacrifie rien à la qualité du jeu. Le “Stille amare” importé du Tolomeo confère enfin une vraie mort à ce personnage, Cencic y est aussi planant que palpitant.

  • Jomelli, Demofoonte

A Schwetzingen en 1995, tout jeune sopraniste et peu de temps avant sa pause, Maxou chantait un rôle à un seul air mais pas des moindres: “Non odi consiglio”. Parfaitement accompagné par Bernius dont Jommelli est le compositeur de prédilection, il fait déjà preuve d’un emportement remarquable n’hésitant à poitriner lourdement pour réaliser le canto di sbalzo, les registres graves et aigus sont encore clairement dissociés mais la réalisation est déjà d’une assurance rare pour un sopraniste.

  •  Vivaldi, Orlando Furioso

Même si Spinosi semble plus pressé que jamais, fourvoyant Mijanovic dans le rôle titre, c’est la seule occasion d’entendre Cencic dans ce rôle ou brille habituellement Jaroussky. Les deux visions sont d’égal intérêt, tout dépend donc du gout de chacun: si l’on préfère les contre ténors étherés et angéliques on ira voir Phiphi, si l’on est plus porté à une expression plus douloureuse, non moins sublimée mais moins affectée de la souffrance, on ira voir Maxou. Le dernier air le met cependant en sérieuse difficulté.

 

  • Handel, Rinaldo

Des grands Rinaldo contre-ténors, je n’en connais pas… à part Cencic, et peut-être Fagioli bientôt. Ici encore accompagné superbement par Fasolis, il donne le meilleur de lui-même alors que l’on aurait pu craindre que ces airs échevelés le pousse à choisir entre vélocité et couleur.

  • Handel, Teseo

En live, à la fin d’un autre opéra à pyrotechnie de Handel, Cencic prouve que sa voix tient la route hors des studios.

Discographie

Parmi ses nombreux récitals, j’ai une tendresse particulière pour le second consacré aux cantates de Scarlatti, cela date un peu pour l’accompagnement vraiment maigrichon, mais la voix possède alors des couleurs moirées qu’il a un peu perdu par la suite au profit d’une plus grande virtuosité.

Ensuite il ne faut pas manquer son disque hommage à Hasse: objectif affiché lors de la sortie, vous convaincre que Hasse est rock; c’est en tout cas un récital à la hauteur de ce compositeur injustement négligé alors qu’il était considéré comme l’égal de Handel de son vivant (au point que l’on ne sait plus bien qui des deux a été appelé le “Caro Sassone” en premier); l’accompagnement de Petrou est comme toujours superlatif. Dans la même veine, le récital intitulé Venezia regorge aussi de contrastes et de découvertes.


Chanter du Hasse en short, ça tue!

Dernier récital que je recommande, celui consacré à Handel. Le disque s’intitule Mezzo-soprano, c’est déjà un étendard: il clame haut et fort que la voix de contre-ténor peut-être autre chose que soprano, et que l’on peut être homme et mezzo. A coté d’airs connus qui lui font affronter la mémoire des plus grand(e)s sans rougir, on trouve des airs d’Arianna in Creta ou du Parnasso in Festa, qui sont des raretés car parmi les plus difficiles qu’Handel ait jamais écrits. Par ailleurs, la comparaison entre ce qu’il fait des airs de Serse ici et 10 ans plus tôt (avant son interruption de carrière) est assez instructive sur les années de travail nécessaire pour que ce genre de voix puisse pleinement s’épanouir.

Dans les intégrales: le Faramondo de Handel m’avait fait un choc lors de sa sortie, tirant l’opéra hors de la seconde zone dans lequel les musicologues le rangeaient, ici encore Diego Fasolis n’y était pas pour rien. Autre grande réussite, l’Allessandro de Handel, en tout point parfait et qui confirme le talent de Petrou à la tête de son orchestre Armonia Atenea. En revanche le réçent Tamerlano souligne les difficultés de Minasi à soutenir la tension sur 3 heures, mais l’opéra est sans doute le plus difficile à écouter de Handel hors de la scène, restent Cencic, Gauvin et deSabata qui en font de toute façon la version de référence. N’oublions pas le déjà mentionné Andromeda liberata, superbe pasticcio de Vivaldi et ses amis, une des plus belles réussite du chef Andrea Marcon.

L’Ezio de Gluck est à ce jour la meilleure intégrale d’un opera seria de Gluck, dirigé par un Curtis plus dynamique qu’à l’accoutumé et accompagné par de royales Prina et Hallenberg (ma critique du concert). Il a d’ailleurs enregistré deux fois cet opéra mais la première version le voit mal entouré.

Si vous en voulez plus, son disque Rossini est un pari risqué avec la même ambition. Le trucage du disque permet une performance qui serait certes moins assurée dans une salle de concert et si l’on a les délires vocaux de Horne dans les oreilles on pourra être déçu. Vous aimerez si vous cherchez dans Rossini autre chose que de la pyrotechnie vocale, c’est à dire un style châtié, un traitement de cette musique qui prends conscience de la portée de chaque note loin de toute conception générique et routinière. Sans compter que l’accompagnement d’Hoffstetter est dans la même veine, rappelant tout ce que les baroqueux peuvent apporter à cette musique.


Tout le concert est d’ailleurs très recommandable, de Handel à Offenbach en passant par Donizetti, et des annonces de programmes hautes en couleurs.

Enfin il existe deux DVD de L’Incoronazione di Poppea de Monteverdi: à Madrid il chante Ottone, à Lille Nerone. Il est aussi bon dans les deux rôles mais l’entourage fait clairement pencher pour Lille (on perd Bonitatibus mais on gagne Hallenberg, une mise-en-scène sans excès de carton pâte, un orchestre plus charnu et une Yoncheva en pleine ascension).

Le Sant’Alessio de Landi m’avait ennuyé par sa longueur et son étirement contemplatif, il faut dire que Christie est particulièrement mou là dedans. La mise-en-scène constitue par contre un des plus beaux spectacles de Lazar, et Cencic campe une épouse à la douleur mariale prodigieuse, l’androgynie de sa voix et le débit assez lent de la partition lui permettent de raffiner à l’extrême et, de fait, de porter l’illusion théâtrale à un point rarement atteint dans la musique du XVIIème.

Le Rodrigo de Handel par Lopez-Banzo est bien moins réussi que son Amadigi pour la même maison, et Cencic n’y brille que par un air de tempête certes entraînant mais assez conventionnel au dernier acte (ma critique du concert). Je ne partage pas l’enthousiasme général pour le Farnace de Vivaldi, sans doute est-ce du à la version retenue (la dernière parmi les 3) que je trouve vraiment faite de bric et de broc, et peut-être à la direction (seule fois où j’ai été déçu par Fasolis); son “Gelido in ogni vena” est cependant superbe. Le DVD et le CD de l’Artaserse valent surtout pour l’orchestre et Fagioli, les airs dévolus à Cencic n’étant pas les plus marquants. Il chante à peine dans le mauvais Fernando de Handel.

Enfin citons: ses récitals Vivaldi, Caldara et Scarlatti I récemment réunis, mais moins aboutis que le Scarlatti II et des duetti avec Jaroussky, un peu trop prout-prout pour moi.

Un peu de dix-neuvieme décalé pour conclure: du Strauss et du Offenbach, extension du domaine de la glotte!

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3 Responses to Max-Emmanuel Cencic, ossia il Maxou

  1. licida says:

    Le disque du Siroe de Hasse est de sortie et Newolde.com annonce aussi un Solimano à venir 🙂 http://www.amazon.fr/exec/obidos/ASIN/B00NMXE6MA/worldtfindinr-21

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  2. Caroline says:

    Cette nuit, la vidéo d’ALESSANDRO, enregistrée à Versailles, passe à la télé (France2 vers 1h40 du mat).
    Georg Friedrich Haendel / Compositeur
    Lucinda Childs / Metteur en scène
    Max Emanuel Cencic / Alessandro
    Blandine Staskiewicz / Rossane
    Adriana Kucerova / Lisaura
    Pavel Kudinov / Clito
    Xavier Sabata / Tassile
    Juan Sancho / Leonato
    Vasily Khoroshev / Cleone
    George Petrou / Chef d’orchestre

    http://www.france2.fr/emission/alessandro/diffusion-du-19-12-2014-00h40

    Bonsoir!

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