Romelia Lichtenstein, l’humilité triomphante

Gloire soit rendue au label CPO qui, non content de publier presque uniquement des œuvres rarissimes, permet parfois de révéler des chanteurs qui restent incompréhensiblement confinés en Allemagne. C’est le cas de Romelia Lichtenstein, chanteuse bulgare habituée du festival Handel de Halle, dont le génie explosa dans le Giob de Dittersdorf dirigé par Hermann Max. Une fois de plus, c’est n’est pas une voix d’hédoniste, mais j’ai un faible pour ces voix au premier abord ingrates que transcende l’art du chanteur (le paradigme de ce genre de voix étant sans doute Maria Callas). Et dans le cas de Romelia, force est de reconnaitre que l’émission semble impure et que le medium sone désagréablement. Ce n’est donc pas un hasard si son plus beau rôle est celui de Zara, la femme de Giob, celle qui n’a pas la foi, dont l’aigreur la rive au sol, or tout dans sa voix signale l’angoisse de cette humilité, ici déguisée du cynisme de la vocalise. J’aimerai beaucoup l’entendre en salle pour savoir si l’impact est le même qu’au disque, si la résonance des aigus triomphe autant.

Là où elle me plait moins, c’est conséquemment dans les épanchements languissants ou les douces mélodies : on peut l’entendre dans Casta Diva ou Lucia sur son site, mais cela ne me convainc pas : ce n’est pas une question de tessiture car elle possède clairement une étendue impressionnante dans le grave comme dans l’aigu, ni une question de technique (si toutes les Lucia de province pouvaient avoir cette tenue…), mais bien une question de timbre et de tempérament, elle n’est pas crédible en jeune vierge, c’est une voix qui en sait trop, déjà arrachée à l’innocence, vieille bien qu’en pleine santé. Idem pour son ange Raphaël dans Il Ritorno di Tobia de Haydn, le phrasé est souverain mais les vocalises n’inspirent pas l’espérance, et l’ange semble être privé d’ailes.

Coté discographie, on ne trouve plus son Tolomeo où elle chantait Elisa, on doit donc se contenter du DVD d’Admeto et du superbe Giob de Dittersdorf.

  • Dittersdorf, Giob


    Outre que l’oeuvre est une splendeur injustement oubliée à la hauteur des plus beaux oratorios de Mozart ou de Haydn, que l’orchestre est dirigé avec élégance et force, et que les autres chanteurs font tous du très bon coulot (bon ok, un contre-ténor pas idéal), l’acquisition de ce disque se justifie rien que pour la prestation de notre héroïne du jour, qui passe des élans de ferveur, à la folie puis la douceur maternelle avant de devenir furie railleuse. Ecoutez la façon merveilleusement délicate qu’elle a de piquer les aigus dans le premier air, une élévation immédiatement contrariée par des graves terrestres. Le second air vient après sa crise d’angoisse à la recherche de ses enfants, et ses longs aigus strident qui meurent dans un souffle sur le mot “crudelta” sonnent comme une blessure qui continue de s’épancher. Dans le troisième air enfin, la foi l’a définitivement quittée, la scansion de l’orchestre évoque un rire pusillanime, et les aigus ne sont plus ceux de l’élévation mais de l’hystérie, et dans sa façon de répéter “e follia” on entend l’angoisse sourde de l’être privé d’espérance, on retrouve alors les graves dans le canto di sbalzo; et pourtant on arrive pas à mépriser cette femme qui tente de ramener à la raison un fou de Dieu. A l’époque des Lumière, Zara ne pouvait pas être une simple mégère mécréante.

 

  • Handel, Admeto
    La compression audio de Youtube étouffe beaucoup la richesse harmonique de sa voix dans cet extrait, mais quelle expressivité! Là où beaucoup se contentent d’enchaîner les vocalises le plus proprement possible ou, au contraire, noient leurs lacunes dans l’expressionnisme débridé, elle bats cette musique et ces mots sans jamais les maltraiter. Quelles merveilles elle doit faire dans les rôles de magicienne chez le même compositeur! Le reste de la distribution est hélas bien moins extraordinaire et cet opéra attends toujours sa version de référence.
  • Hasse, Sant’Elena al Calvario
    Un bel oratorio de Hasse avec quelques airs très inspirés, même si ce compositeur brille davantage dans le seria. Sainte Hélène est une sainte d’origine modeste qui, archéologue avant l’heure, découvrit la croix du calvaire du Christ. C’est une sainte qui creuse le sol avec ses mains, encore l’humilité. Elle fût aussi la mère de l’empereur Constantin. Hasse illustre bien la puissante sérénité de cette sainte qui n’a rien d’éthéré et semble vouloir affronter la souffrance qui habite encore le lieu, ici aussi les vocalises servent la dialectique entre le ciel et la terre.

http://www.romelia-lichtenstein.de/

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3 Responses to Romelia Lichtenstein, l’humilité triomphante

  1. Caroline says:

    Merci! 🙂

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  2. Bonjour, je découvre votre commentaire sur Romelia Lichtenstein un peu par hasard, étant à la recherche de quelques pépites consacrées à Dittersdorf (complètement ignoré en France). Connaissez-vous du même compositeur,l’oratorio “Ester” (Hungaroton)? C’est une oeuvre bizarre où les chœurs sont dominants. L’enregistrement est un peu vieillot (fin des années 80) et mériterait une mise à jour plus… “tonique”!

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    • licida says:

      Bonjour, non je ne connais pas cet Ester, mais tenterai de me le procurer. Il existe aussi un étrange Doktor und Apotheker, chanté par rien moins que… Waltraud Meier!

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